LA FEMME EN BLANC


La préface française



              PRÉFACE

       ÉCRITE PAR L'AUTEUR DE LA WOMAN IN WHITE

                              (LA FEMME EN BLANC)

  POUR LES LECTEURS DE LA TRADUCTION FRANCAISE

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Il y a quelques années, je me trouvai faire partie de
l'auditoire assemblé pour assister aux débats d'une affaire
criminelle qui se jugeait à Londres.

Pendant que j'écoutais la procédure, laquelle n'avait
aucune importance en elle-même, et ne m'a fourni aucun
des personnages ou des incidents qu'on trouvera dans
les pages ci-après, je fus frappé de la manière dramatique
dont se déroulait l'histoire du crime alors soumis aux
investigations de la magistrature, grâce aux dépositions
successives des témoins entendus tour à tour. A mesure
que chacun d'eux se levait pour fournir son fragment de
relation personnelle, à mesure que, d'un bout à l'autre de
l'instruction, chaque anneau séparé venait former avec
les autres une chaîne continue d'irréfragable évidence, je
sentais que mon attention était de plus en plus captivée; je
voyais qu'il en était de même chez les personnes qui m'en-
touraient ; et ce phénomène prenait une intensité toujours
croissante, à mesure que la chaîne s'allongeait, à mesure
qu'elle se tendait, a mesure qu'elle se rapprochait de ce
qui, dans tout récit, est le point culminant. ---Certaine-
ment, pensai-je, une série d'événements romanesques se

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II                               PRÉFACE
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prêterait fort bien à une exposition comme celle-ci; cer-
tainement, par les mêmes moyens que je vois employer
ici, on ferait passer dans l'esprit du lecteur cette conviction,
cette foi que je vois se produire grâce à la succession des
témoignages individuels, si variés de forme, et pourtant
si strictement « unifiés » par leur marche constante vers
la même but. Plus j'y pensais, et plus un essai de ce genre
m'apparaissait comme devant réussir. Aussi, quand le
procès fut terminé, je rentrai chez moi, bien déterminé
à tenter l'aventure.

Mais quand il fallut donner une forme definie à la
pensée qui m'avait préoccupé, je m'apperçus que la chose
n'était point aussi facile que j'avais crue. Elle offrait
de sérieuses difficultés littéraires avec lesquelles, alors,
mon expérience de romancier ne m'avait pas encore mis
à même de lutter victorieusement. Je résolus d'attendre
que j'eusse acquis, a un degré supérieur, la pratique de
mon art; d'attendre que le temps et le hasard vinssent
m'offrir une chance nouvelle.

Voici comment cette chance m'arriva.

Dans le cours d'année 1859, M. Charles Dickens lança
le journal hebdomadaire qu'il a baptisé « All the year
round ¹ », et qu'il inaugura par un roman de lui ( « A
Tale of two Cities » ). Lorsque la publication de cette oeuvre
(par livraisons hebdomadaires) eut été complétée, je
fus invité à écrire le roman qui devait immédiatement
lui succéder dans les colonnes du nouveau «pério-
dique».

Lorsque j'eus accepté la responsabilité de m'adresser
à un des plus nombres auditoires que l'Angleterre puisse
offrir, après que le plus grand romancier de notre pays
venait de le tenir sous le charme de son talent, je res-
sentis une anxiété assez naturelle en me demandant si je
me monterais digne d'une telle marque de confiance.
Et, à ce moment critique, l'idée que j'avais ajournée
quelques années auparavant m'étant revenue en tête,


¹ Mot à mot: Tout le « tour » (ou tout le « long ») de l'Année. En bon
français on dirait simplement : « Toute l'année ».

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                               PRÉFACE                               III
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je résolus, cette fois, de m'en débarrasser en la réalisant.
Toutes les facilités désirables m'étaient offertes; on me
laissait maître de la longueur à donner à mon oeuvre; on
ne limitait en rien le choix de sujet à traîter: la plus
entière indépendance, quant à la forme que je voudrais
lui donner, m'était garantie contre toute intervention
quelconque. Ce fut sous ces favorables auspices que, pour
la seconde fois, je me mis à ce travail déjà tenté vainement.
En d'autres termes, je me donnai pour tâche de faire ra-
conter mon roman par les personnages du roman eux-
mêmes (comme les témoins que j'avais entendus au
tribunal), c'est-à-dire successivement par chacun d'eux,
et en les plaçant dans les situations diverses que la suite
des événements leur aurrait faites, de manière à ce que
tous prissent, tour à tour, la suite du récit, et progressive-
ment le conduisissent à son terme.

Si le résultat de ce travail, ainsi modifié par les cir-
constances, ne m'avait fait aboutir à rien de plus qu'a une
certaine nouveauté de pur agencement, je n'aurais pas
imaginé d'en parler ici. Pour un si mince résultat, la
moindre attention eût été de trop. Mais à mesure que
j'avançais dans mon travail, je découvris que la subs-
tance même du roman, aussi bien que sa forme littéraire,
tirait profit des nécessités nouvelles auxquelles je
m'étais astreint de gaîté de coeur. L'exécution de mon
plan me forçait à faire progresser sans relâche, simulta-
nément et constamment, le récit pris en bloc; elle
m'obligeait à établir dans mon esprit une conception
parfaitement nette des personnages avant de me hasarder
à les placer dans la situation que, d'avance, je leur avais
assignée; et quand ils entraient en scène, elle leur fournis-
sait une nouvelle occasion de se manifester par l'intermé-
diaire de ce témoignage écrit qu'ils étaient censés fournir
à une sorte d'enquête, et qui, en même temps, constituait
la progression naturelle du récit. Tels étaient les avantages
réels de l'expérience que je tentais dans ce roman ; elle
me plaçait sous le joug le plus rigoureux de la discipline
littéraire. Mon livre et moi ne pouvions qu'y gagner.

Maintenant que je brièvement indiqué les circonstonces

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IV                               PRÉFACE
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auxquelles la «Femme en blanc» doit d'avoir vu le jour,
il serait, je pense, inutile d'arrêter le lecteur par des
remarques préliminaires sur le but dramatique vers
lequel je tendais en l'écrivant, ou sur les problèmes du
caractère humain que, soit dans la conception primitive
du livre, soit dans ses développements, je me suis pro-
posé de résoudre. A ce double point de vue, le livre lui-
même, --- nonobstant (sic) ses défauts et ses lacunes --- est
assez intelligible pour n'avoir pas besoin de commentaires.
Le peu de mots qui me restent à dire n'aura donc trait
qu'a la manière dont ce roman a été reçu, soit en
Angleterre, soit en Amerique.

Avant que la publication périodique de la « Woman in
White » (à Londres et à New-York, simultanément) ne se
fut encore étendue à un grand nombre de semaines, la
nouvaeuté du plan sur lequel je travaillais s'était fait re-
connaitre et avait fixé l'attention. Apres l'apparition de
chaque numéro de journal, il m'arrivait de tous côtés
des témoignages écrits de la curiosité, de l'intêrét que
mes lecteurs voulaient bien m'accorder, soit en Angleterre,
soit au Canada, et jusque dans ces « Backwood-settle-
ments », ces germes de villages futurs, deposés sur
l'extrême limite de la civilisation américaine; à plus forte
raison dans les grandes cités de ce qui était, hier encore,
la République des « Etats-Unis... » Les personnages, ---
quels que soient les défauts que la critique leur puisse
d'ailleurs reprocher, --- avaient la bonne fortune de pro-
duire, sur le grand nombre des lecteurs, la même im-
pression que de vivantes realités. Les deux « rôles de
femme », par exemple « (Laura et miss Halcombe) »,
s'étaient faits de si chauds amis que, lorsqu'une crise du
roman parut les menacer l'une et l'autre de quelque
sinistre aventure, je reçus plusieurs lettres écrites sur
le ton le plus sérieux, pour me supplier de « leur sauver
la vie »!

Miss Halcombe, en particulier, fut tellement prise en
faveur qu'on me mit en demeure, --- ceci plus d'une fois,
--- de déclarer si ce caractère était peint d'après nature;

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                               PRÉFACE                               V
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le cas écheant, on voulait savoir si le modèle vivant
d'après lequel j'avais travaillé, consentirait à écouter les
sollicitations de différents célibataires qui, parfaitement
convaincus d'avoir en elle une femme excellente, se pro-
posaient de lui demander sa main!

Pour un autre catégorie de lecteurs, « le Secret » qui,
dans ce récit, se rattache à l'existence de « sir Percival
Glyde » devint, à la fin, l'objet d'une curiosité exaspérée,
qui donna lieu à divers paris dont on me constituait
l'arbitre. Mais pas un des parieurs --- et en dehors d'eux,
pas un de mes lecteurs --- n'arriva, que je sache, à deviner
ce que pouvait être ce secret, --- avant que le moment fût
arrivé où j'avais arrêté d'avance que la découverte pour-
rait en être pressentie.

En ce qui concerne le « comte Fosco », d'innocents
gentlemen, par douzaines, qui avaient le malheur d'être
gras à l'excès, furent dénoncés tout à coup comme
m'ayant forni les éléments de ce portrait ; et, dans les
rares occasions où ma voix essaya de dominer le tumulte
des hypothèses dont je parle, j'eus beau déclarer « qu'au-
cun romancier, se limitant à un seul modèle, ne saurait
espérer de faire vivre un personnage de sa creation »;
j'eus beau affirmer « que des centaines d'individus, dont
pas un ne s'en doute, avaient tour à tour posé pour le
comte Fosco, comme, au reste, pour les autres person-
nages du livre »; personne ne m'en voulut croire. Les
« scélérats maigres » (on me donnait ce renseigne-
ment) sont sans doute assez communs; mais un « scélérat
gras » était, dans le roman pris en général, une
si frappante exception aux règles de la poétique
établie, que je n'avais absolument pas pu recontrer,
dans la vie réele, plus d'un type de cette espèce. Libre à
moi, sans doute, de nier le fait; mais le comte avait été
reconnu, bien vivant et bien portant, par des témoins
dignes de foi, soit à Londres, soit à Paris, et il était inutile
de pousser le débat plus loin.

En supposant réellement qu'il existe, je le prie d'accepter
toutes mes excuses, avec la formelle assurance que si je
l'ai fait ressemblant, c'est bien par hasard.

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VI                               PRÉFACE
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Vint un moment où le bruit courut que je m'étais perdu
moi-même dans le labyrinthe de mon roman ; que je ne
savais comment l'achever; et que j'avais offert une
récompense honnête à quiconque, pour ceci, voudrait
me prêter assistance. L'achèvement du récit (dans le
journal) fut le coup de grâce de ces agréables rumeurs.
Sa seconde publication, sous forme de livre, lui procura,
tant en Angleterre qu'en Amérique, un nouveau public,
peut-être plus nombreux encore que le premier. Édition
sur édition se suivirent rapidement. Une traduction
allemande, imprimée à Leipzig, fut parfaitement accueil-
lie des lecteurs d'Outre-Rhin. Et maintenant (grace à la
précieuse assistance de mon ami, M. Forgues) la « Wo-
man in white » va reparaitre sous une forme nouvelle.
Elle va se faire écouter à Paris avec l'excellente recom-
mandation de S.A. le duc d'Aumale, venue si à propos et
donnée avec tant libéralité ¹.

Telle est simplement esquissée, l'histoire de ce roman.
Je l'ai contée sans aucune réserve, par pure reconais-
sance pour le généreux accueil déjà fait à mon livre, et
aussi parce que, tout naturellement, je désire prouver aux
lecteurs français que je ne me présente pas témérairement
à eux, auteur étranger d'un livre étranger, sans épreuve
préalable pour le livre et pour l'auteur. J'ai écrit en toute
franchise ce bout de préface; et maintenant qu'elle est
à peu près terminée, je ne veux pas dissimuler que je
vais suivre d'un oeil inquiet l'impression que la « Woman
in White » pourra produire sur les compatriotes de
Balzac, de Victor Hugo, de George Sand, de Soulié,
d'Eugène Sue et de Dumas. Si on estimait que ce récit
peut le moins du monde acquitter la dette que j'ai
contractée, soit comme lecteur, soit comme écrivain,


¹ Ceci est une allusion au discours prononcé par le duc d'Aumale au dîner
annuel du « Literary Fund » à Londres en mais 1861. En y renvoyant directement
le lecteur français, M. Wilkie Collins, dans la note à laquelle nous substi-
tuons celle-ci, oubliait que la presse française, --- n'en déplaise aux ministres
sans portfeuille, --- n'a pas eu la liberté de reproduire le discours en ques-
tion. Il a paru seulement dans « l'Independance belge ».

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                               PRÉFACE                               VII
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envers les romanciers français, il aurait rempli à mes
yeux la plus récente, mais non la moindre des espérances
que j'avais naguère fondées sur lui.



   Harley-Street, London,

           Juin 1861,

                                                                    WILKIE COLLINS.






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This text is a close reproduction of the preface to the introduction to La Femme En Blanc, translated by Émile Forgues, published by Hetzel, Paris 1861. The preface was reprinted in subsequent editions though the layout of the type and the pagination changed from 1862.


All material on these pages is Paul Lewis 1997, 1998